Rendez-vous intime avec Vénus et Mars

Tant d’histoires d’amour traversent les époques, deviennent immortelles grâce à la poésie ou la peinture. Idylliques ou dramatiques, certaines sont devenues de véritables mythes que chaque artiste revisite à sa manière… Jetons un œil très indiscret sur un couple divin qu’un maître de la Renaissance vénitienne semble avoir surpris en plein rendez-vous champêtre très intime. 

Mars, Vénus et Amour Mars, vers 1550, huile sur toile, 97 x 109 cm, Vienne, Kunsthistorisches Museum

Comme souvent dans les tableaux anciens, quelques objets symboliques permettent d’identifier les personnages mythologiques. Ici, dans l’angle inférieur gauche, on remarque le casque et l’épée de Mars, l’impétueux dieu de la guerre. La jeune femme, figure centrale de la composition, appartient assurément à cet univers mythologique : sa nudité ne pourrait se concevoir sans le prétexte de la fable antique. Son identité nous est dévoilée par ce petit Amour que vous voyez voleter en haut à droite, muni de son arc et son carquois. Il s’agit de Cupidon, fils de Mars et Vénus, qui accompagne très souvent sa mère, la déesse de la beauté, et de l’amour. La victoire du désir est manifeste ici, bien que la déesse soit représentée sans les détails qui la caractérisent d’ordinaire : ni bijoux, perles, rubans, ni coiffure sophistiquée témoignant de sa légendaire beauté. Dénuée de tout artifice, Vénus demeure le symbole de la séduction et du plaisir. 

Sandro Botticelli, Vénus et Mars, 1483, tempera sur panneau, 69 × 173.5 cm, Londres, National Gallery + Lucas Cranach l’Ancien, Vénus avec Cupidon, 1520, huile sur bois, 104 x 57 cm,  Bucarest, Musée national d’Art de Roumanie

Au cours de sa carrière, le peintre Titien représente Vénus à de nombreuses reprises, face à son miroir, allongée sur un lit, ou retenant Adonis, son jeune amant partant pour la chasse. Mais ce tableau, peint vers 1550, est le seul exemple dans l’œuvre du peintre vénitien montrant la déesse aux côtés de Mars. Le thème du baiser échangé et plein de désir est par ailleurs un choix audacieux qui rend l’œuvre tout à fait extraordinaire. Titien ose une sensualité franche qui contraste avec de nombreuses compositions mythologiques de son temps, qu’il s’agisse de représentations amoureuses moins directes ou de pures allégories politiques. 

Titien, Vénus au miroir, vers 1555, huile sur toile, 124,5 x 105,5 cm, Washington D.C, National Gallery + Vénus et le joueur de luth, vers 1555, huile sur toile, 150,5 x 196,8 cm, Cambridge, Fitzwilliam Museum + Vénus et Adonis, 1554, huile sur toile, 186 x 207 cm, Madrid, Museo Nacional del Prado

Les artistes de la Renaissance ont à leur disposition d’inépuisables sources antiques racontant chacune à leur manière les fables païennes : quelles sont celles qui ont inspiré à Titien cette scène intime ? Il n’illustre pas le fameux récit d’Ovide rapportant comment Vulcain, l’époux difforme de Vénus, surprend puis capture la déesse et son bel amant. Ici, l’harmonie règne et rappelle peut-être d’autres versions plus anciennes qui décrivent le couple comme des époux légitimes. Le poète grec Hésiode leur attribue même des enfants dont l’un se nomme Harmonie. Mais est-ce vraiment l’unité et la paix conjugales que Titien nous dévoile ici ?  

A la douceur, des teintes ocres et rosées, des courbes subtilement mêlées, répondent d’impertinentes percées de lumière et de suggestives intrications des formes. L’impression générale comme l’observation des détails montrent combien Titien soigne ses effets afin de réaliser un tableau réellement licencieux, dédié à la volupté. Je vous propose de guider votre regard au fil des ingéniosités picturales et astuces de la composition. 

Commençons par suivre la belle courbe formée par les bras des amants, témoin d’un enlacement mutuel. On découvre la main aux doigts fins et délicats de Vénus, posée sur la chevelure de Mars. D’un geste gracieux, mais tout à fait assuré, la belle attire les lèvres de son amant vers les siennes. Le bras rond et blanc de la déesse est prolongé par celui de Mars, en partie recouvert d’un habit d’un rose charnel et laissant apercevoir les muscles puissants du guerrier. Ainsi se dessine un bel arc de cercle au creux duquel semblent lovés les amants.

La ligne se conclut par la main du dieu, posée au sol. On perçoit mal ses doigts, à peine visibles… On ne peut pas dire qu’ils soient masqués par le voile transparent qui jonche le sol. Ils sont repliés, face au corps de Vénus, suggérant une caresse tout à fait impudique. En s’inspirant du mythe, le peintre raconte moins l’histoire transmise par les poètes qu’il ne met en image le plaisir. La touche souple du pinceau dont les traces produisent des effets de flou et moelleux, parfaitement maitrisés par Titien et ses confrères vénitiens, nourrit cette sensualité. Mais la géométrie, valeur suprême de la Renaissance n’est pas ignorée. Observons comment ce tableau est en effet traversé par deux grandes diagonales, elles aussi au service des motifs de l’amour. 

L’une est organisée autour de la cuisse de Vénus, dont la ligne est prolongée par Cupidon incliné dans le même axe, et encadrée de part et d’autre par les armes de l’amour et de la guerre. Titien se souvient peut-être des vers du poète latin Stace. Le cruel et furieux Mars y déclare à l’irrésistible Vénus : “Ô tendre amie! Mon doux repos après les fatigues de la guerre, ma consolation dans mes peines, source de mes plaisirs ! Seule entre les dieux et les mortels tu peux impunément te présenter au devant de mes traits, arrêter mes féroces coursiers, frémissant au milieu du carnage, et faire tomber de mes mains le glaive dont je suis armé.” À travers les mots comme les images, peut-on douter de la toute puissance de la séduisante Vénus ?

L’autre diagonale lui est d’ailleurs entièrement consacrée puisqu’elle est subtilement construite par son corps déployé : une ligne souple depuis de la main, l’intérieur du bras, la poitrine, la jambe repliée, jusqu’au pied incliné reposant à terre, accompagne notre regard et nous permet d’explorer la nudité de la déesse exposée d’un bout à l’autre de la toile. 

La sensualité semble guider le pinceau du maître. Pourtant, à la croisée des deux tracés imaginaires, la révélation suprême n’a pas lieu… la chair pleine et lisse de la jambe fait écran, interdit au spectateur de voir le sexe de Vénus. Alors même que chaque détail lui rappelle ce qu’il voudrait contempler : le  nombril à demi révélé, une lumière rosée que l’on devine derrière la cheville, la main froissant un tissu aux plis suggestifs… Le peintre construit une constellation d’indices érotiques mais se joue des attentes du spectateur. Il lui offre à travers ce jeu le plaisir de contempler une peinture piquant l’esprit et enchantant les sens.

C’est encore le cas avec l’étrange position des amants, Vénus de face, retournée vers Mars à peine visible derrière elle… Choix de composition qui constitue une belle astuce permettant à la fois de représenter sans détour l’échange d’un voluptueux baiser, bouches entrouvertes, et d’offrir au regard la contemplation d’un corps féminin érotisé, poitrine baignée de lumière et joues rosies par le plaisir. Titien a souvent représenté des scènes mythologiques, choisies comme autant d’occasion de peindre des figures féminines plus ou moins dévêtues, Europe enlevée par un taureau, Danaé sous une pluie d’or… sans nul doute, la présence de la déesse de l’amour et de la beauté associée au thème de l’étreinte charnelle accroît plus encore la dimension érotique du tableau. Mais cela témoigne peut-être également des sources du peintre, du contexte culturel des cours des grands princes italiens, souvent mécènes des artistes.

Titien, Danaé, entre1560 et 1565, huile sur toile, 129.8 x 181.2 cm, Museo Nacional del Prado + Le Rapt d’Europe, 1562, huile sur toile, 178 × 205 cm, Boston, Isabella Stewart Gardner Museum

Depuis le XVe siècle, les Humaniste de la Renaissance, relisant et commentant le philosophe Platon, rappellent qu’il existe deux Vénus, complémentaires. L’une est terrestre, associée à la concupiscence et la jouissance, l’autre est céleste, véritable force génératrice. Certaines traditions font d’elle, ainsi que d’Eros, des divinités primitives issues du chaos : l’amour et le désir deviennent alors les forces qui créent le monde. Cet érotisme un peu mystique n’est pas étranger à Titien : après tout, le plaisir sensuel des lignes et des couleurs est au cœur de la peinture du maître, force motrice de sa création, source de son génie. Vénus n’est alors plus seulement une séductrice à la beauté provocante, mais devient une véritable muse, métaphore de l’inspiration, ce souffle mystérieux qui anime les artistes et guide leurs gestes.

Vénus callipyge, fin du Ier siècle ou début du IIe siècle ap. J.-C., marbre, 160 cm, Naples, Musée archéologique + Aphrodite dite type Vénus Génitrix, fin du Ier siècle ou début du IIe siècle ap. J.-C., marbre de Paros, 164 cm, Paris, Musée du Louvre (image : RMN-Grand Palais / Daniel Lebée / Carine Déambrosis)

Sources & Références

Sources littéraires

CICERON, La nature des dieux, texte traduit en français par Clara Auvray-Assayas, Paris, Les Belles Lettres, 2002 

HESIODE, La Théogonie. Les Travaux et les Jours, traduit en français par Philippe Brunet, Librairie Générale Française, 1999

LUCRECE, De la nature des choses, traduit en français par de Pongerville, Paris, Panckoucke, 1829 – 1832

OVIDE, Métamorphoses, traduit en français par Joseph Chamonard, Paris, Garnier-Frères, 1966

OVIDE Les Fastes, traduit en français  et annoté par Henri Le Bonniec, Paris, Les Belles Lettres, 1990

PLATON, Le Banquet, traduit en français par Emile Chambry, Paris, Garnier Frères, 1964

REPOSIANUS, Concubitus Martis et Veneris, traduit en italien et commenté par U. Zuccarelli, Naple, Libreria scientifica editrice, 1972STACE, Œuvres complètes, Tome 2, traduit en français par M. Rinn et M. Achaintre, Paris, C. L. F. Panckoucke, 1829 – 1832

STACE, Œuvres complètes, Tome 2, traduit en français par M. Rinn et M. Achaintre, Paris, C. L. F. Panckoucke, 1829 – 1832

Sources critiques

Le siècle  de Titien : l’âge d’or de la peinture à Venise, catalogue de l’exposition organisée au Grand Palais, 9 mars-14 juin 1993, Editions de la RMN, Paris, 1993

Alice HOPPE-HARNONCOURT, « The Restoration of Paintings at the Beginning of the Nineteenth Century in the Imperial Gallery », CeROArt hors-série La restauration des œuvres d’art en Europe entre 1789 et 1815 : pratiques, transferts, enjeux, Actes du colloque international tenu à l’Université de Genève en octobre 2010, sous la direction de Noémie Étienne, en ligne depuis 10 April 2012

Erwin PANOFSKY, Essais d’iconologie. Les Thèmes humanistes de l’art de la Renaissance, Paris, Gallimard, 1967 (Oxford University Press, 1939, pour l’édition originale)

Erwin PANOFSKY, Le Titien Questions d’iconographie, Paris, 1989, Hazan (New York University Press, 1969, pour l’édition originale)

Filippo PEDROCCO, Titien, 2000, Liana Levi (Milano, Rizzoli, 2000 pour l’édition originale)

Jean SEZNEC, La survivance des dieux antiques : essai sur le rôle de la tradition mythologique dans l’humanisme et dans l’art de la Renaissance,  Londres, Warburg institute, 1940

Lise WAJEMAN, L’Amour de l’art. Erotique de l’artiste et du spectateur au XVIe siècle, Genève, Librairie Droz, 2015

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