Dans l’atelier d’Adélaïde Labille-Guiard

Que diriez-vous d’une promenade dans les coulisses de la création artistique du XVIIIe siècle ? Pour cela, entrons discrètement dans l’atelier d’une artiste en pleine séance de travail et découvrons son univers fait d’élégance et d’ambition.

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Adélaïde Labille-Guiard, Autoportrait avec deux élèves, Marie Gabrielle Capet (1761-1818) et Marie Marguerite Carreaux de Rosemond (décédée en 1788), 1785, huile sur toile, 210.8 x 151.1 cm, New York, The Metropolitan Museum of Art, inv.53.225.5 / Image : metmuseum.org

Commençons par les présentations. Voici Adélaïde Labille-Guiard, magistrale au centre de la composition où elle est représentée assise, palette et pinceaux en main. La signature sur le chevalet en témoigne, cet atelier est le sien : elle est à la fois peintre et figure principale de cet autoportrait au format inhabituellement imposant. Qui était donc cette femme née en 1749 ? 

Adélaide grandit au sein d’une famille bourgeoise, de commerçants parisiens qui tiennent une boutique de mode, peut-être d’où vient la magnifique toilette qu’elle porte dans ce tableau. Jeune adolescente, elle entame une première formation de miniaturiste et pastelliste. Sa pratique devient rapidement professionnelle. Âgée d’à peine 20 ans, elle est reconnue par ses pairs et la critique loue ses portraits d’une grande maîtrise technique.

Étude d’une femme assise vue de derrière (Marie-Gabrielle Capet), 1789, sanguine, pierre noire et craie blanche sur papier, 52 x 48 cm, New York, The Metropolitan Museum of Art, inv.2008.538.1 / Image : metmuseum.org
Portrait de Mme Clodion, 1783, Pastel sur papier gris-bleu marouflé sur toile tendue sur châssis, 64 x 53 cm, Paris, Musée du Louvre, inv. REC 166, Recto / Image : © Musée du Louvre, dist. RMN-Grand Palais – Photo M. Beck-Coppola
Portrait en buste de François-André Vincent, 1782, Pastel sur papier gris-bleu tendu sur châssis entoilé, 60,5 x 50 cm, Paris, Musée du Louvre, inv. 27037, Recto / Image : © RMN-Grand Palais (Musée du Louvre) – Tony Querrec

Vous voyez ici comme elle saisit admirablement la variation des teintes de la peau, la lumière qui se reflète sur l’arrête du nez, la pulpe des lèvres, le métal des boucles d’oreilles ?

Labille-Guiard est douée ainsi qu’ambitieuse : elle choisit de se former à la peinture à l’huile, technique indispensable pour intégrer la célèbre Académie royale de Peinture et de Sculpture. Elle y est reçue en 1783 à 36 ans, en même temps qu’une autre grande peintre Élisabeth Vigée-Lebrun. Toutes deux figurent ainsi parmi les 4 femmes membres de la prestigieuse institution qui accueille en ces temps plus de 80 hommes. 

Adélaïde appartient à la catégorie des peintres de portrait car l’interdiction faite aux femmes d’assister aux cours de modèles vivants constitue un frein efficace pour la réalisation de tableaux dits d’histoire, grandes compositions représentant de nombreux personnages en action, et genre le plus noble au sein de la hiérarchie des valeurs académiques. 

Cela ne l’empêche pas de présenter dès 1785, au Salon exposant les peintres officiels, cet étonnant tableau où elle réalise une véritable démonstration de sa virtuosité technique : plongeons dans l’extraordinaire variété des matières et l’impressionnant rendu de leurs caractéristiques et de leurs effets : brillance du satin, légèreté de la plume, ombre du velours, transparence des dentelles, velouté de la peau, poudré des cheveux… tant de détails qui témoignent d’un talent immense.

le regard se perd dans le vertige de ces exquises beautés

Et quelle délectation pour le spectateur dont le regard se perd dans le vertige de ces exquises beautés. L’artiste nous convie à un voyage sensoriel envoûtant qui se prolonge au-delà des seules perceptions visuelles : la caresse d’une main posée sur le bois doré d’un siège, les doigts effleurant légèrement le velours du dossier, la sensation d’un souffle à travers les plumes, la délicatesse d’une discrète respiration. Les sons aussi se mêlent à cet univers, avec un froissement de tissus, le choc léger d’un soulier contre le chevalet.

Cet enchantement est-il tout à fait innocent ? Adélaïde, vêtue d’une somptueuse robe à l’anglaise, dont le décolleté révèle une gorge sensuelle, coiffée d’un chapeau de paille délicatement sophistiqué, apparaît dans toute sa gloire de femme et de peintre. Élégante et digne, elle impose une présence qui revendique à la fois sa féminité et son activité.Son talent et cette assurance impressionnent et constituent une réponse audacieuse à un pamphlet calomnieux attaquant ses mœurs : Adélaïde mène sa vie comme elle l’entend, évolue dans un univers masculin, divorce à 34 ans de son premier mari puis épouse un ami de jeunesse.

Suite de « Marlborough au Salon 1783 ». Confession promise par le peintre allemand, Paris, 1783, Paris, Bibliothèque nationale de France, RESERVE 8-YA3-27 (13,302) / Image : Gallica.bnf.fr

Indépendante, mais non pas seule, la peintre est ici accompagnée de deux élèves qui  assistent au travail du maître, de la maîtresse… L’une d’elles paraît subjuguée, et de sa bouche entrouverte s’échappent peut-être quelques murmures d’admiration. Le statut et la modestie des élèves sont apparents, à travers leurs robes aux couleurs moins éclatantes, les simples gazes de tulle ainsi que les pudiques décolletés.

… l’atelier devient un lieu de sororité

Malgré la distinction nette avec la figure magistrale, un lien fort unit les trois femmes. L’enlacement délicat des jeunes filles qui se tiennent à l’épaule et par la taille signale leur complicité. Adélaïde est un guide pour elles deux : elle encourage leurs ambitions de peintre, leur enseigne les gestes, de la main, que Marie Gabrielle Capet pose respectueusement sur le dossier du siège, mais aussi du regard, et celui de Marie Marguerite Carreaux de Rosemond partage la profondeur et la détermination du sien. 

Labille-Guiard anticipe les critiques d’immoralité visant toute jeune femme peintre décidée à faire carrière. Discrètement, en arrière-plan, une sculpture de vestale, vierge antique protectrice du feu sacré, veille sur ses protégées. L’enseignement artistique professionnel des femmes est un véritable combat que l’artiste mène tout au long de sa carrière et l’atelier devient un lieu de sororité.

Les hommes n’en sont pas exclus lorsqu’ils apportent leur soutien et une place discrète leur est réservée ici. Tel ce buste en marbre, copie très fidèle d’une sculpture réalisée par Augustin Pajou et exposée au même Salon de 1785. L’œuvre représente le père d’Adélaïde. Air sévère mais sourire bienveillant, il paraît veiller, de loin, sur sa fille occupée à peindre.

Adélaïde Labille-Guiard, Augustin Pajou modelant le buste de son professeur Jean-Baptiste Lemoyne,
1782, pastel sur papier bleu, 71 x  59 cm, Paris, Musée du Louvre, inv. 27035, recto

Où en est-elle donc de son travail ? Une craie dans son support est posée sur un tabouret, l’artiste tient désormais en main sa palette pour travailler les couleurs de ce tableau peint à l’huile. Labille-Guiard s’est représentée avec une élégance peu adaptée à sa tâche mais elle prend soin de montrer la matérialité du travail de l’artiste. Le chevalet occupe tout le pan gauche de la composition, supportant un châssis de grand format sur lequel on distingue précisément une toile tendue et clouée.  

Adélaïde Labille-Guiard, Portrait de Marie Adelaïde de France, sœur du roi Louis XVI, 1787, huile sur toile,  271 x 194 cm,  Château de Versailles, inv. 5243 ; AC 1799

Malgré tous ces détails minutieux, aucun indice ne révèle le sujet de l’œuvre en cours. Qu’observent avec tant d’attention Adélaïde et Marie Marguerite ? Un miroir posté face à elles peut-être… A moins qu’un modèle ne prenne la pose dans l’atelier… Leurs regards fixes troublent le spectateur. Ils effacent la frontière entre représentation et réalité… Chaque visiteur du Salon de 1785 pénètre alors, presque malgré lui, dans l’espace privé de l’atelier. Deviendrait-il ce modèle dont l’image sera bientôt reproduite sur la toile ? La proposition paraît tentante, de posséder son portrait peint par cette splendide et talentueuse artiste… elle l’est suffisamment pour que plusieurs commandes prestigieuses lui soient alors passées, notamment de la part de la famille royale. En se représentant comme une figure imposante et incontournable de la création artistique de son époque,  Labille-Guiard n’aura fait qu’anticiper les honneurs reçus peu de temps après lorsqu’elle obtient le prestigieux titre de première peintre de Mesdames, sœurs du roi.

Explication des peintures, sculptures et autres ouvrages de Messieurs de l’Académie royale, Paris, Hérissant, 1787, Paris, Bibliothèque nationale de France, 8-Z Le Senne-14183

Sources & Références

Article « Adélaïde Labille-Guiard » https://fr.wikipedia.org/wiki/Ad%C3%A9la%C3%AFde_Labille-Guiard

Notice de l’œuvre : Adélaïde Labille-Guiard, Autoportrait avec deux élèves, https://www.metmuseum.org/art/collection/search/436840

Élisabeth Louise Vigée Le Brun. Ed. Joseph Baillio and Xavier Salmon. Exh. cat., Grand Palais, Galeries nationales. Paris, 2015, p. 28 ; 57, 142–43 ; 145 ; 350

Laura Auricchio, « Self-Promotion in Adélaïde Labille-Guiard’s 1785 ‘Self-Portrait with Two Students’. » Art Bulletin 89 (March 2007), p. 45–62

Emma Barker, « Women Artists and the French Academy: Vigée-Lebrun in the 1780s. » Gender and Art, Ed. Gill Perry, New Haven, 1999, p. 117

Olivier Blanc, Portraits de femmes artistes et modèles à l’époque de Marie-Antoinette. Paris, 2006, pp. 78, 80–81 n. 135, ill. p. 82

M.-J. Bonnet, « Femmes peintres à leur travail : de l’autoportrait comme manifeste politique (XVIIIe-XIXe siècles) », Revue d’histoire moderne & contemporaine, vol. 49‑3, no 3, 2002, p. 140‑167

Marie-Jo Bonnet, « La révolution d’Adélaïde Labille-Guiard et Élisabeth Vigée-Lebrun, ou deux femmes peintres en quête d’un espace dans la société. » Les femmes et la Révolution française. Vol. 2, Toulouse, 1990, p. 338 ; 340

Charlotte Guichard, La griffe du peintre: La valeur de l’art (1730–1820). [Paris], 2018, p. 203–5, 208, 210–11, 301

Melissa Hyde, « « « Peinte par elle-même? » » », Arts et Savoirs, no 6, juill. 2016

Melissa Hyde, « Under the Sign of Minerva: Adélaïde Labille-Guiard’s ‘Portrait of Madame Adélaïde’. » Women, Art and the Politics of Identity in Eighteenth-Century Europe. Ed. Melissa Hyde and Jennifer Milam. Aldershot, England, 2003, p. 150–53

Yuriko Jackall in America Collects Eighteenth-Century French Painting. Exh. cat., National Gallery of Art. Washington, 2017, p. 18, 292, 295

Aileen Ribeiro, The Art of Dress: Fashion in England and France 1750 to 1820. New Haven, 1995, p. 14

Mary D. Sheriff, The Exceptional Woman: Elisabeth Vigée-Lebrun and the Cultural Politics of Art, Chicago, 1996, p. 187

Séverine Sofio, « La vocation comme subversion. Artistes femmes et anti-académisme dans la France révolutionnaire », Actes de la recherche en sciences sociales, vol. 168, no 3, p. 34‑49, 2007, doi: 10.3917/arss.168.0034

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